Le matin du 15 juin, Kira Young (2024), boursière Loran McCall MacBain, est arrivée à Edmonton, en Alberta, après un périple à vélo de 10 jours. Lorsque Kira a contracté une maladie auto-inflammatoire rare en 10e année, elle a dû faire le trajet entre sa ville natale de Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, et Edmonton, en Alberta, plus d’une douzaine de fois pour avoir accès aux soins de santé dont elle avait besoin. Selon Kira, c’est une situation courante : les maladies graves et chroniques nécessitent des déplacements coûteux vers des centres de soins en milieu urbain pour le diagnostic et la prise en charge.
« En 12e année, lors d’un épisode particulièrement grave de ma maladie à Edmonton, j’ai commencé à rêver de refaire le trajet entre Yellowknife et Edmonton, que les gens du Nord empruntent si souvent », a expliqué Kira. Cette expérience l’a inspirée à parcourir à vélo les 1 600 km séparant l’Hôpital territorial Stanton de Yellowknife de l’Hôpital pour enfants Stollery d’Edmonton afin d’attirer l’attention sur l’accès limité aux soins de santé dans les régions nordiques, rurales et éloignées du Canada.
Justina Marianayagam (2011), ancienne Boursière Loran, a consacré sa vie à réduire les inégalités en matière de soins de santé auxquelles Kira et tant d’autres personnes sont confrontées chaque jour. Originaire des Territoires du Nord-Ouest, Justina est une médecin résidente en pédiatrie exerçant principalement à l’Hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique. Elle prodigue des soins médicaux spécialisés aux enfants et aux jeunes de la Colombie-Britannique et du Yukon, en portant une attention particulière aux problèmes de développement, aux soins tenant compte des traumatismes et à l’accès aux soins dans les régions mal servies.
« Le système de santé canadien est soumis à une pression énorme et aurait dû faire l’objet d’une réforme depuis longtemps, surtout dans ce contexte d’après-pandémie », a expliqué Justina. Elle ajoute qu’il peut être difficile pour les professionnel·le·s de la santé d’offrir des soins pédiatriques spécialisés, cohérents et adaptés à la culture locale dans les régions rurales ou éloignées où les ressources sont limitées. Justina prévoit retourner à Yellowknife afin de mettre sur pied un programme panterritorial d’octroi de permis d’exercice de la médecine qui contribuera à renforcer l’autonomie du Nord au sein du système de santé.
Justina n’est pas la seule ancienne Boursière Loran à travailler dans le Nord. En effet, il existe une communauté dynamique et soudée composée de Boursier·ère·s Loran, d’ancien·ne·s boursier·ère·s, de bénévoles et de partenaires qui vivent et travaillent dans l’ensemble des Territoires. Justina a récemment retrouvé ses collègues anciennes boursières Maya Fernandez (2008) et Emma Willoughby (2019) à Yellowknife, à l’occasion du festival annuel de musique folk, pour encourager le musicien Braden Lam (2016) lors de sa prestation.
Partout dans le monde, les ancien·ne·s Boursier·ère·s Loran s’efforcent de bâtir un réseau de citoyen·ne·s engagé·e·s qui s’emploient à favoriser des changements concrets, mais la solide communauté d’ancien·ne·s boursier·ère·s des Territoires est unie par un lien particulier. « Nous pouvons échanger et collaborer avec des personnes issues de divers secteurs, tant publics que privés », a déclaré Gaurav Sharma (2011), psychiatre établi à Iqaluit. « En côtoyant des personnes exerçant des professions complètement différentes, nous avons la possibilité d’apporter des changements de manière originale et stimulante. » Il n’y a pas si longtemps, il a croisé un autre ancien Boursier Loran, Cai Mitchell (2020), pendant son stage d’été Loran en tant que chercheur en politiques pour le ministère de la Santé du Nunavut.

« Cet été, j’ai eu le plaisir de croiser des Boursier·ère·s Loran, actuel·le·s et ancien·ne·s, dans les environs de Yellowknife. Cela me remplit toujours de joie d’entendre leurs histoires et de découvrir leurs parcours personnels », a déclaré Judy Whitford, coordonnatrice des langues autochtones au sein du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest.
Judy est bénévole aux sélections Loran depuis 2020 et préside le comité du Nord. À ce titre, elle joue un rôle essentiel dans l’évaluation et les entrevues des candidat·e·s provenant de communautés rurales et nordiques. « Dans les Territoires, les relations sont au cœur des changements concrets. Nous vivons dans une vaste région où se côtoient divers peuples et diverses expériences. Pendant des générations, nous avons survécu grâce au partage des connaissances et à la compréhension collective. À bien des égards, Loran est comparable. Le fait de tisser des liens solides entre les Boursier·ère·s Loran, les ancien·ne·s boursier·ère·s, les bénévoles, les aîné·e·s et les partenaires communautaires crée des occasions d’apprentissage intergénérationnel. Les jeunes y trouvent du soutien, du mentorat et un sentiment d’appartenance, tandis que les leaders d’expérience s’inspirent des leçons tirées des idées, de l’énergie et des points de vue des jeunes. »
Keith Halliday, associé et directeur adjoint du Centre de géopolitique du Boston Consulting Group, est du même avis : « Les territoires connaissent une croissance rapide; ils évoluent et s’adaptent rapidement. » Toujours à Whitehorse, Keith est bénévole aux sélections Loran depuis 2018. « Aider les gens du Nord à quitter leur région, à apprendre, à se développer et à acquérir des compétences dans les domaines du caractère, de l’engagement et du leadership, avant de revenir dans leurs communautés pour y apporter leur contribution, est crucial pour le développement à long terme de nos sociétés nordiques, tant pour les Yukonnais·es autochtones que non autochtones. »
Gaurav a abondé dans ce sens, affirmant que le Nunavut connaissait lui aussi des changements rapides. « Le changement passe par le leadership, par des personnes dotées de caractère et prêtes à servir avec intégrité, surtout dans un contexte où ce changement s’inscrit dans l’histoire du colonialisme. » Après avoir visité Iqaluit pendant près d’une décennie, Gaurav a officiellement quitté sa ville natale de Brampton, en Ontario, en 2024. Il estime que les véritables leaders s’inspirent de la communauté et agissent là où c’est nécessaire. Gaurav travaille auprès de personnes atteintes de troubles mentaux graves et élabore des programmes de traitement holistiques qui tiennent compte des facteurs sociaux et culturels, en plus des aspects médicaux et psychologiques. En tant que premier psychiatre en chef du territoire, il contribue à offrir des soins psychiatriques plus près de chez les gens.
Les étudiant·e·s des Territoires apportent des points de vue uniques et précieux au leadership communautaire. Cela transparaît clairement dans l’empathie, l’intégrité et la détermination dont ont fait preuve les 14 Boursier·ère·s Loran et les 35 finalistes Loran originaires des Territoires depuis 1999. Kira attribue sa ténacité à la terre et à son voisinage, affirmant que ces deux éléments l’ont profondément marquée. « Les défis et les atouts liés à la vie dans le Nord m’ont inculqué plusieurs valeurs, comme la résolution créative de problèmes, la culture de la communauté et la réciprocité tant avec les gens qu’avec l’environnement, a-t-elle expliqué. Certaines de mes principales qualités en tant qu’étudiante et leader découlent de mon expérience et de mon identité nordiques. »
Pour Justina, le programme d’enrichissement du leadership de Loran lui a apporté le soutien dont elle avait besoin pour apporter des changements positifs dans des communautés comme la sienne. Selon elle, la clé est d’inciter les jeunes à agir selon leurs valeurs dès leur plus jeune âge. « Loran m’a offert le mentorat et la liberté financière nécessaires pour explorer très tôt les soins de santé dans le Nord et à l’étranger, et ces expériences ont cimenté ma passion pour la prestation de soins médicaux en milieu rural », a-t-elle expliqué.
Kira a avoué qu’elle doutait de sa capacité à atteindre ses objectifs au cours de son périple à vélo. Elle n’avait jamais parcouru plus de 250 km à vélo en une fin de semaine, et encore moins 1 600 km en 10 jours d’affilée, mais sa foi inébranlable en sa mission l’a poussée à persévérer. « Mes collègues Boursier·ère·s Loran et le réseau des ancien·ne·s Boursier·ère·s Loran ont été une source constante d’inspiration; ils m’ont rappelé que les valeurs ne sont pas censées être abstraites, a déclaré Kira.
Ce périple est peut-être l’expression la plus concrète de mes valeurs jusqu’à présent : la ténacité, l’activisme créatif, le renforcement de la communauté et l’aventure, a-t-elle poursuivi. Ce projet n’aurait pas été possible sans les encouragements de Loran, qui m’a poussé à prendre un risque significatif et à sortir des sentiers battus, en me laissant guider par des objectifs audacieux et ancrés dans des valeurs. »
Au cours de son périple à vélo, Kira a rencontré de nombreuses personnes ayant vécu des expériences similaires, tout en amassant plus de 77 000 $ pour venir en aide à d’autres familles des régions nordiques et rurales touchées par des maladies rhumatismales. Elle a également tiré une leçon importante : « L’ambition, l’espoir et l’optimisme sont extrêmement contagieux! Se lancer dans un projet audacieux et persévérer malgré les incertitudes peut souder une communauté et avoir une incidence considérable. »
Alors que l’été touche à sa fin, Kira se prépare à entreprendre un autre long voyage; cette fois-ci, elle retourne à l’Université McMaster, à Hamilton, en Ontario, pour poursuivre ses études en arts et sciences. Malgré la distance, elle s’efforce de rester en contact avec sa communauté à Yellowknife pendant l’année scolaire et rentre chez elle dès qu’elle le peut. « Mettre à profit mes compétences et mes connaissances me semble tout naturel et passionnant, a-t-elle confié. Selon moi, l’une des meilleures façons dont je peux faire bouger les choses, c’est en m’efforçant sans cesse d’utiliser ce que j’ai appris au profit de mes communautés. »